Mourir pour des idées
Analyse littéraire
Le refrain — « Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente » — fonctionne comme une capitulation jouée : Brassens feint d'accepter le principe du sacrifice pour mieux le vider de son urgence, en glissant ce « d'accord » suivi d'une condition qui reporte indéfiniment l'échéance. Ce qui rend la chanson particulièrement efficace, c'est le décalage entre ceux qui prêchent le martyre et leur propre longévité : les « Saint Jean Bouche d'Or » s'attardent « ici-bas », rivalisent avec Mathusalem, et s'en tirent manifestement en murmurant en aparté la même réserve que le narrateur. La strophe sur les idées « n'ayant plus cours le lendemain » ancre la satire dans quelque chose de concret : mourir vite, c'est risquer de mourir pour rien, pour une cause que l'histoire aura déjà abandonnée. Le dernier couplet abandonne la malice pour une adresse directe — « Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas » — où la politesse exquise devient une mise en demeure, et où la « Camarde » invoquée rappelle sobrement qu'elle n'a pas besoin d'auxiliaires bénévoles.
Strophe 1
Mourir pour des idées, l'idée est excellente.
Moi j'ai failli mourir de ne l'avoir pas eue,
Car tous ceux qui l'avaient, multitude accablante,
En hurlant à la mort me sont tombés dessus.
Ils ont su me convaincre et ma muse insolente,
Abjurant ses erreurs, se rallie à leur foi
Avec un soupçon de réserve toutefois :
Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
D'accord, mais de mort lente.
Strophe 2
Jugeant qu'il n'y a pas péril en la demeure,
Allons vers l'autre monde en flânant en chemin
Car, à forcer l'allure, il arrive qu'on meure
Pour des idées n'ayant plus cours le lendemain.
Or, s'il est une chose amère, désolante,
En rendant l'âme à Dieu c'est bien de constater
Qu'on a fait fausse route, qu'on s'est trompé d'idée,
Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
D'accord, mais de mort lente.
Strophe 3
Les Saint Jean Bouche d'Or qui prêchent le martyre,
Le plus souvent, d'ailleurs, s'attardent ici-bas.
Mourir pour des idées, c'est le cas de le dire,
C'est leur raison de vivre, ils ne s'en privent pas.
Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité.
J'en conclus qu'ils doivent se dire, en aparté :
"Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
D'accord, mais de mort lente."
Strophe 4
Des idées réclamant le fameux sacrifice,
Les sectes de tout poil en offrent des séquelles,
Et la question se pose aux victimes novices :
Mourir pour des idées, c'est bien beau mais lesquelles ?
Et comme toutes sont entre elles ressemblantes,
Quand il les voit venir, avec leur gros drapeau,
Le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau.
Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
D'accord, mais de mort lente.
Strophe 5
Encor s'il suffisait de quelques hécatombes
Pour qu'enfin tout changeât, qu'enfin tout s'arrangeât !
Depuis tant de grands soirs que tant de têtes tombent,
Au paradis sur terre on y serait déjà.
Mais l'âge d'or sans cesse est remis aux calendes,
Les dieux ont toujours soif, n'en ont jamais assez,
Et c'est la mort, la mort toujours recommencée...
Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
D'accord, mais de mort lente.
Strophe 6
Ô vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres,
Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas.
Mais de grâce, morbleu ! laissez vivre les autres,
La vie est à peu près leur seul luxe ici-bas ;
Car, enfin, la Camarde est assez vigilante,
Elle n'a pas besoin qu'on lui tienne la faux.
Plus de danse macabre autour des échafauds !
Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
D'accord, mais de mort lente.