Analyse littéraire
La formule « Pour me rendre à mon bureau » revient à l'identique à chaque couplet, imposant un rythme de comptine qui rend le désastre presque plaisant à suivre : à chaque nouveau moyen de transport, la même fierté de bourgeois qui « se gonfle comme un bœuf », et la même catastrophe qui s'ensuit. Le sel du texte tient à la symétrie mécanique entre l'acquisition et la perte — l'auto réquisitionnée (« Nein verboten »), la moto revendue faute d'essence, les vélos volés « périodiquement », le métro supprimé « sans rémission » — où chaque solution devient à son tour un problème, avec une régularité qui tient du sketch. Le personnage ne s'effondre jamais : il rebondit, il s'adapte, il se gonfle de fierté à chaque étape, même en marchant sur ses cors au milieu des Tuileries. La chute finale, qui voit le narrateur envisager de marcher sur les mains pour ne plus user de chaussures, bascule dans l'absurde avec une légèreté qui dit tout : « Je verrai le monde de bas en haut c'est peut-être plus rigolo » et « il est pas drôle à l'endroit » — deux vers qui concluent la chanson sur une pirouette, sans leçon ni amertume.
Strophe 1
Pour me rendre à mon bureau, j'avais acheté une auto
Une jolie traction avant qui filait comme le vent
C'était en juillet 39, je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois d'avoir une voiture à moi
Mais vint septembre, et je pars pour la guerre
Huit mois plus tard, en revenant
Réquisition de ma onze chevaux légère
Nein verboten provisoirement
Pour me rendre à mon bureau alors j'achète une moto
Un joli vélomoteur faisant du quarante à l'heure
À cheval sur mon teuf-teuf je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois de rentrer si vite chez moi
Elle ne consommait presque pas d'essence
Mais presque pas, c'est encore trop
Voilà qu'on me retire ma licence
J'ai dû revendre ma moto
Pour me rendre à mon bureau alors j'achète un vélo
Un très joli tout nickelé avec une chaîne et deux clés
Monté sur des pneus tout neufs je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois d'avoir un vélo à moi
J'en ai eu coup sur coup une douzaine
On me les volait périodiquement
Comme chacun d'eux valait le prix d'une Citroën
Je fus ruiné très rapidement
Pour me rendre à mon bureau alors j'ai pris le métro
Ça ne coûte pas très cher et il y fait chaud l'hiver
Alma, Iéna et Marbœuf je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois de rentrer si vite chez moi
Hélas par économie de lumière
On a fermé bien des stations
Et puis ce fut, ce fut la ligne toute entière
Qu'on supprima sans rémission
Pour me rendre à mon bureau j'ai mis deux bons godillots
Et j'ai fait quatre fois par jour le trajet à pied aller-retour
Les Tuileries, le Pont-Neuf je me gonflais comme un bœuf
Fier de souffrir de mes cors pour un si joli décor
Hélas, bientôt, je n'aurai plus de godasses
Le cordonnier ne ressemelle plus
Mais en homme prudent et perspicace
Pour l'avenir j'ai tout prévu
Je vais apprendre demain à me tenir sur les mains
J'irai pas très vite bien sûr mais je n'userai plus de chaussures
Je verrai le monde de bas en haut c'est peut-être plus rigolo
Je n'y perdrai rien par surcroît
Il est pas drôle à l'endroit