Putain de toi

Analyse littéraire
Le narrateur s'ouvre sur une vie de rêveur désargenté — violettes, chats perdus, chansons pour rien — et c'est dans cet univers fragile qu'arrive la femme, présentée d'emblée comme un félin : « patte de velours », « yeux fendus couleur de pistache », bête venue de l'orage. Brassens joue à fond cette métaphore animale, qui rend la chute logique autant que cruelle : la chatte se transforme en « salope » qui brûle les chansons, crache sur les violettes et finit par se jeter « dans le lit du boucher pour une escalope ». Le refrain — ce rire en « ah ah ah » suivi du « putain de toi / pauvre de moi » — n'est pas une lamentation sincère mais une mise à distance burlesque, presque complice, qui empêche la chanson de basculer dans l'amertume. Et le dénouement confirme le ton : le poète remonte dans sa lune avec ses cornes, ses chats et ses fleurs, exactement comme il en était descendu — les cornes en moins, les cornes en plus. Le désastre amoureux n'a rien changé, et c'est précisément ce que Brassens choisit de trouver drôle.
Strophe 1
En ce temps-là, je vivais dans la lune
Les bonheurs d'ici-bas m'étaient tous défendus
Je semais des violettes et chantais pour des prunes
Et tendais la patte aux chats perdus...
Strophe 2
Ah ah ah ah! putain de toi!
Ah ah ah ah ah! pauvre de moi...
Strophe 3
Un soir de pluie, v'là qu'on gratte à ma porte
Je m'empresse d'ouvrir, sans doute un nouveau chat !
Nom de Dieu, l' beau félin que l'orage m'apporte
C'était toi, c'était toi, c'était toi...
Strophe 4
Ah ah ah ah! putain de toi!
Ah ah ah ah ah! pauvre de moi...
Strophe 5
Les yeux fendus et couleur de pistache
T'as posé sur mon coeur ta patte de velours
Fort heureus'ment pour moi t'avais pas de moustache
Et ta vertu ne pesait pas trop lourd...
Strophe 6
Ah ah ah ah! putain de toi!
Ah ah ah ah ah! pauvre de moi...
Strophe 7
Aux quatre coins de ma vie de bohème
T'as prom'né, t'as prom'né le feu de tes vingt ans
Et pour moi, pour mes chats, pour mes fleurs, mes poèmes
C'était toi la pluie et le beau temps...
Strophe 8
Ah ah ah ah! putain de toi!
Ah ah ah ah ah! pauvre de moi...
Strophe 9
Mais le temps passe et fauche à l'aveuglette
Notre amour mûrissait à peine que déjà,
Tu brûlais mes chansons, crachais sur mes violettes,
Et faisais des misèr's à mes chats...
Strophe 10
Ah ah ah ah! putain de toi!
Ah ah ah ah ah! pauvre de moi...
Strophe 11
Le comble enfin, misérable salope,
Comme il n' restait plus rien dans le garde-manger,
T'as couru sans vergogne, et pour une escalope,
Te jeter dans le lit du boucher !
Strophe 12
Ah ah ah ah! putain de toi!
Ah ah ah ah ah! pauvre de moi...
Strophe 13
C'était fini, t'avais passé les bornes
Et, r'nonçant aux amours frivoles d'ici-bas,
J' suis r'monté dans la lune en emportant mes cornes,
Mes chansons, et mes fleurs, et mes chats...
Strophe 14
Ah ah ah ah! putain de toi!
Ah ah ah ah ah! pauvre de moi...
← Retour