Quatre-vingt-quinze pour cent
Analyse littéraire
Le refrain martelé quatre fois — « Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant » — installe d'emblée un ton de constat goguenard qui contredit frontalement l'ouverture romanesque sur les « longues promenades » et les « billets doux » : le plaisir annoncé cède la place à l'ennui chronique, et c'est précisément cet écart que la chanson exploite avec jubilation. Brassens ne se contente pas de pointer la frustration féminine ; il retourne l'accusation contre l'homme, ce « coq imbécile et prétentieux » convaincu de sa propre excellence, dont la vanité est entretenue par des « encore » et des « c'est bon » que le texte nomme sans détour des « pieux mensonges ». Le mot « charité » appliqué à la simulation est particulièrement savoureux : il élève la feinte au rang de vertu, faisant de la femme une sainte qui protège l'ego fragile de son partenaire. La dernière strophe achève le renversement en donnant la parole aux femmes elles-mêmes, invitées à chanter le refrain « in petto » — c'est-à-dire à garder pour elles une vérité que Brassens, lui, vient de mettre sur la table avec une délectation tranquille.
Strophe 1
La femme qui possède tout en elle
Pour donner le goût des fêtes charnelles,
La femme qui suscite en nous tant de passions brutales,
La femme est avant tout sentimentale.
Main dans la main les longues promenades,
Les fleurs, les billets doux, les sérénades,
Les crimes, les folies que pour ses beaux yeux l'on commet,
La transportent, mais...
Strophe 2
Quatre-vingt-quinze fois sur cent,
La femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse
C'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus
Du contraire sont des cocus.
À l'heure de l'œuvre de chair
Elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat,
Le corps non plus ne bronche pas.
Strophe 3
Sauf quand elle aime un homme avec tendresse,
Toujours sensible alors à ses caresses,
Toujours bien disposée, toujours encline à s'émouvoir,
Elle s'emmerd' sans s'en apercevoir.
Ou quand elle a des besoins tyranniques,
Qu'elle souffre de nymphomanie chronique,
C'est ell' qui fait alors passer à ses adorateurs
De fichus quarts d'heure.
Strophe 4
Quatre-vingt-quinze fois sur cent,
La femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse
C'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus
Du contraire sont des cocus.
À l'heure de l'œuvre de chair
Elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat,
Le corps non plus ne bronche pas.
Strophe 5
Les "encore", les "c'est bon", les "continue"
Qu'ell' crie pour simuler qu'ell' monte aux nues,
C'est pure charité, les soupirs des anges ne sont
En général que de pieux mensonges.
C'est à seule fin que son partenaire
Se croie un amant extraordinaire,
Que le coq imbécile et prétentieux perché dessus
Ne soit pas déçu.
Strophe 6
Quatre-vingt-quinze fois sur cent,
La femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse
C'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus
Du contraire sont des cocus.
À l'heure de l'œuvre de chair
Elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat,
Le corps non plus ne bronche pas.
Strophe 7
J'entends aller bon train les commentaires
De ceux qui font des châteaux à Cythère :
"C'est parce que tu n'es qu'un malhabile, un maladroit,
Qu'elle conserve toujours son sang-froid."
Peut-être, mais si les assauts vous pèsent
De ces petits m'as-tu-vu-quand-je-baise,
Mesdames, en vous laissant manger le plaisir sur le dos,
Chantez in petto...
Strophe 8
Quatre-vingt-quinze fois sur cent,
La femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse
C'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus
Du contraire sont des cocus.
À l'heure de l'œuvre de chair
Elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat,
Le corps non plus ne bronche pas.