Sale petit bonhomme
Analyse littéraire
Le « sale petit bonhomme » est Cupidon lui-même, mais déchu : sans ailes, sans bandeau, vêtu de sombres habits, il débarque non comme un dieu de l'amour mais comme un huissier venu saisir ce qu'il a prêté. Brassens construit tout le texte sur ce renversement : les flèches, la marguerite effeuillée, les lettres, la boucle de cheveux — autant d'objets concrets qui se retournent en inventaire froid, en liquidation sentimentale. Le narrateur ne bronche pas, ne ressent pas « la mort dans l'âme » : cette absence de douleur n'est pas une pose héroïque, c'est le signe que l'aventure était légère depuis le début. La référence à « Paul est épris de Virginie » achève de réduire la passion à un cliché de mur d'écolier, et l'aveu « j'oublie presque toujours le nom de l'héroïne » confirme que l'amour n'était ici que « bagatelle ». La chute finale le dit sans détour — la vraie raison nostalgique du soir, « la moins noble des raisons », c'est qu'il avait besoin de matière à chanson. Brassens retourne ainsi l'émotion contre elle-même avec une franchise désarmante : l'histoire méritait d'être racontée, pas pleurée.
Strophe 1
Sale petit bonhomme, il ne portait plus d'ailes,
Plus de bandeau sur l'œil et d'un huissier modèle,
Arborait les sombres habits.
Dès qu'il avait connu le krach, la banqueroute,
De nos affair's de cœur, il s'était mis en route
Pour recouvrer tout son fourbi.
Strophe 2
Pas plus tôt descendu de sa noire calèche,
Il nous a dit : "Je viens récupérer mes flèches
Maintenant pour vous superflues."
Sans une ombre de peine ou de mélancolie,
On l'a vu remballer la vaine panoplie
Des amoureux qui ne jouent plus.
Strophe 3
Avisant, oubliée, la pauvre marguerite
Qu'on avait effeuillée, jadis, selon le rite,
Quand on s'aimait un peu, beaucoup,
L'un après l'autre, en place, il remit les pétales ;
La veille encore, on aurait crié au scandale,
On lui aurait tordu le cou.
Strophe 4
Il brûla nos trophées, il brûla nos reliques,
Nos gages, nos portraits, nos lettres idylliques,
Bien belle fut la part du feu.
Et je n'ai pas bronché, pas eu la mort dans l'âme,
Quand, avec tout le reste, il passa par les flammes
Une boucle de vos cheveux.
Strophe 5
Enfin, pour bien montrer qu'il faisait table rase,
Il effaça du mur l'indélébile phrase :
"Paul est épris de Virginie. "
De Virginie, d'Hortense ou bien de Caroline,
J'oublie presque toujours le nom de l'héroïne
Quand la comédie est finie.
Strophe 6
"Faut voir à pas confondre amour et bagatelle,
À pas trop mélanger la rose et l'immortelle,
Qu'il nous a dit en se sauvant,
À pas traiter comme une affaire capitale
Une petite fantaisie sentimentale,
Plus de crédit dorénavant."
Strophe 7
Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique.
Les raisons qui, ce soir, m'ont rendu nostalgique,
Sont les moins nobles des raisons,
Et j'aurais sans nul doute enterré cette histoire
Si, pour renouveler un peu mon répertoire
Je n'avais besoin de chansons.