Sauf le respect que je vous dois

Analyse littéraire
Le refrain joue sur un écart volontairement absurde : la politesse cérémonieuse de « sauf le respect que je vous dois » amortit à peine la brutalité du « poing sur la gueule », et c'est précisément cet écart qui fait rire, avant de faire réfléchir. Ce que Brassens vise, ce sont les « chantres bêlants » et les « poètes galants qui lèchent le cul d'Aphrodite » — autrement dit la poésie amoureuse convenue, celle qui se frappe le cœur et soupire, et dont il se moque ouvertement dès le deuxième couplet. Mais la chanson ne s'arrête pas à la posture : les couplets suivants révèlent que cette aversion a une cause concrète, une femme partie « porter soi-disant une galette à son aïeule », séduite par un « loup de rencontre », et que Cupidon a joué le rôle d'un empoisonneur en trempant sa flèche dans le curare. Le ton bascule ainsi du pamphlet littéraire vers quelque chose de plus personnel et de plus drôle — le dépit amoureux camouflé en principe de vie — et c'est ce glissement qui donne à la chanson son relief : l'invective contre l'amour est aussi l'aveu indirect d'en avoir été la victime.
Strophe 1
Si vous y tenez tant parlez-moi des affair's publiques,
Encor' que ce sujet me rende un peu mélancolique,
Parlez-m'en toujours, je n' vous en tiendrai pas rigueur...
Parlez-moi d'amour et j' vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.
Strophe 2
Fi des chantres bêlants qui taquin'nt la muse érotique,
Des poètes galants qui lèchent le cul d'Aphrodite,
Des auteurs courtois qui vont en se frappant le cœur...
Parlez-moi d'amour et j' vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.
Strophe 3
Naguère, mes idées reposaient sur la non-violence,
Mon agressivité, je l'avais réduite au silence,
Mais tout tourne court, ma compagne était une gueuse...
Parlez-moi d'amour et j' vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.
Strophe 4
Ancienne enfant trouvée n'ayant connu père ni mère,
Coiffée d'un chap'ron rouge ell' s'en fut, ironie amère,
Porter soi-disant une galette à son aïeule...
Parlez-moi d'amour et j' vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.
Strophe 5
Je l'attendis un soir, je l'attendis jusqu'à l'aurore,
Je l'attendis un an, pour peu je l'attendrais encore,
Un loup de rencontre aura séduit cette fugueuse...
Parlez-moi d'amour et j' vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.
Strophe 6
Cupidon, ce salaud, geste qui chez lui qui n'est pas rare,
Avait trempé sa flèche un petit peu dans le curare,
Le philtre magique avait tout du bouillon d'onze heures...
Parlez-moi d'amour et j' vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.
Strophe 7
Ainsi qu'il est fréquent, sous la blancheur de ses pétales,
La marguerite cachait une tarentule, un crotale,
Une vraie vipère à la fois lubrique et visqueuse...
Parlez-moi d'amour et j' vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.
Strophe 8
Que le septième ciel sur ma pauvre tête retombe !
Lorsque le désespoir m'aura mis au bord de la tombe,
Cet ultime discours s'exhalera de mon linceul :
Parlez-moi d'amour et j' vous fous mon poing sur la gueule,
Sauf le respect que je vous dois.
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