Supplique pour être enterré à la plage de Sète

Analyse littéraire
Brassens rédige ici un testament en bonne et due forme — tabellion, codicille, caveau de famille — mais le détourne méthodiquement de sa solennité : le trou creusé dans le sable devient une « petite niche moelleuse », et la sépulture, un château de sable pour les enfants. Ce glissement constant entre le registre juridique et le registre balnéaire produit un effet de dégonflement comique qui n'est jamais gratuit : il s'agit de prendre la mort au sérieux en refusant de la prendre au tragique. La galerie de figures convoquées — Gavroche, Mimi Pinson, Neptune, les pharaons, Napoléon, Valéry — n'est pas là pour dénoncer quoi que ce soit, mais pour mesurer l'écart entre les grandeurs officielles et ce que Brassens revendique : une plage de Sète, un pin parasol, une ondine de passage. Le dernier couplet retourne d'ailleurs la hiérarchie avec une simplicité désarmante — ce sont les rois et les empereurs qui envient l'« éternel estivant » — et c'est dans cette inversion tranquille, sans emphase, que réside tout le plaisir du texte.
Strophe 1
La Camarde, qui ne m'a jamais pardonné
D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez,
Me poursuit d'un zèle imbécile.
Alors cerné de près par les enterrements,
J'ai cru bon de remettre à jour mon testament,
De me payer un codicille.
Strophe 2
Trempe dans l'encre bleue du Golfe du Lion,
Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion,
Et, de ta plus belle écriture,
Note ce qu'il faudrait qu'il advînt de mon corps,
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d'accord
Que sur un seul point : la rupture.
Strophe 3
Quand mon âme aura pris son vol à l'horizon
Vers celles de Gavroche et de Mimi Pinson,
Celles des titis, des grisettes,
Que vers le sol natal mon corps soit ramené
Dans un sleeping du "Paris-Méditerranée"
Terminus en gare de Sète.
Strophe 4
Mon caveau de famille, hélas, n'est pas tout neuf.
Vulgairement parlant il est plein comme un œuf
Et, d'ici que quelqu'un n'en sorte,
Il risque de se faire tard et je ne peux
Dire à ces braves gens : "Poussez vous donc un peu !
Place aux jeunes !" en quelque sorte.
Strophe 5
Juste au bord de la mer, à deux pas des flots bleus,
Creusez, si c'est possible, un petit trou moelleux,
Une bonne petite niche,
Auprès de mes amis d'enfance, les dauphins,
Le long de cette grève où le sable est si fin,
Sur la plage de la Corniche.
Strophe 6
C'est une plage ou même, à ses moments furieux,
Neptune ne se prend jamais trop au sérieux,
Où, quand un bateau fait naufrage,
Le capitaine crie : "Je suis le maître à bord !
Sauve qui peut ! Le vin et le pastis d'abord !
Chacun sa bonbonne et courage !"
Strophe 7
Et c'est là que jadis, à quinze ans révolus,
À l'âge où s'amuser tout seul ne suffit plus,
Je connus la prime amourette.
Auprès d'une sirène, une femme-poisson,
Je reçus de l'amour la première leçon,
Avalai la première arête.
Strophe 8
Déférence gardée envers Paul Valéry,
Moi, l'humble troubadour, sur lui je renchéris,
Le bon maître me le pardonne,
Et qu'au moins, si ses vers valent mieux que les miens,
Mon cimetière soit plus marin que le sien,
Et n'en déplaise aux autochtones.
Strophe 9
Cette tombe en sandwich entre le ciel et l'eau,
Ne donnera pas une ombre triste au tableau,
Mais un charme indéfinissable.
Les baigneuses s'en serviront de paravent
Pour changer de tenue, et les petits enfants
Diront : "Chouette, un château de sable !"
Strophe 10
Est-ce trop demander...? Sur mon petit lopin
Plantez, je vous en prie, une espèce de pin
Pin parasol, de préférence,
Qui saura prémunir contre l'insolation
Les bons amis venus fair' sur ma concession
D'affectueuses révérences.
Strophe 11
Tantôt venant d'Espagne, et tantôt d'Italie,
Tout chargés de parfums, de musiques jolies,
Le mistral et la tramontane
Sur mon dernier sommeil verseront les échos
De villanelle un jour, un jour de fandango,
De tarantelle, de sardane...
Strophe 12
Et quand, prenant ma butte en guise d'oreiller,
Une ondine viendra gentiment sommeiller
Avec moins que rien de costume,
J'en demande pardon par avance à Jésus,
Si l'ombre de ma croix s'y couche un peu dessus
Pour un petit bonheur posthume.
Strophe 13
Pauvres rois pharaons ! Pauvre Napoléon !
Pauvres grands disparus gisant au Panthéon !
Pauvres cendres de conséquence !
Vous envierez un peu l'éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances...
Strophe 14
Vous envierez un peu l'éternel estivant
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant
Qui passe sa mort en vacances...
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