Sur la mort d'une cousine de sept ans

Hégésippe Moreau
Analyse littéraire
Le refrain « Hélas, si j'avais su » revient encadrer le poème comme une plainte qui ne trouve pas de résolution : le conditionnel passé y est moins un regret qu'un aveu d'impuissance, celui d'un narrateur qui prêchait des leçons à une enfant déjà condamnée sans le savoir. Les strophes centrales construisent par accumulation un monde alternatif — la mousse sous les pas, les nids vidés pour remplir la corbeille, la fête de janvier — dont la générosité même mesure l'étendue de ce qui n'a pas eu lieu. Ce monde rêvé n'est pas abstrait : il est fait de gestes précis, de cadeaux concrets, d'une présence physique que le narrateur n'a pas su offrir à temps. Le retournement final est brutal et sobre à la fois : « de ta petite main j'ai vu tomber le livre » — le livre qu'il lui imposait, l'outil même de ses leçons, devient le dernier geste visible d'une vie qui s'arrête. C'est là que le texte fait le plus mal : non dans la mort elle-même, mais dans le détail qui la résume.
Strophe 1
Hélas, si j'avais su lorsque ma voix qui prêche
T'ennuyait de leçons, que sur toi rose et fraîche
L'oiseau noir du malheur planait inaperçu,
Que la fièvre guettait sa proie et que la porte
Où tu jouais hier te verrait passer morte…
Hélas, si j'avais su !…
Strophe 2
Enfant, je t'aurais fait l'existence bien douce,
Sous chacun de tes pas j'aurais mis de la mousse ;
Tes ris auraient sonné chacun de tes instants ;
Et j'aurais fait tenir dans ta petite vie
Des trésors de bonheur immense à faire envie
Aux heureux de cent ans.
Strophe 3
Loin des bancs où pâlit l'enfance prisonnière,
Nous aurions fait tous deux l'école buissonnière.
Au milieu des parfums et des champs d'alentour
J'aurais vidé les nids pour emplir ta corbeille ;
Et je t'aurais donné plus de fleurs qu'une abeille
N'en peut voir en un jour.
Strophe 4
Puis, quand le vieux janvier les épaules drapées
D'un long manteau de neige et suivi de poupées,
De magots, de pantins, minuit sonnant accourt ;
Parmi tous les cadeaux qui pleuvent pour étrenne,
Je t'aurais faite asseoir comme une jeune reine
Au milieu de sa cour.
Strophe 5
Mais je ne savais pas et je prêchais encore ;
Sûr de ton avenir, je le pressais d'éclore,
Quand tout à coup pleurant un pauvre espoir déçu,
De ta petite main j'ai vu tomber le livre ;
Tu cessas à la fois de m'entendre et de vivre…
Hélas, si j'avais su !
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