Tonton Nestor
Analyse littéraire
Brassens construit sa chanson sur une mécanique de répétition implacable : deux fois la fiancée s'apprête à dire « oui », deux fois Tonton Nestor lui pince « l'éminence charnue », deux fois la cérémonie part en vrille. Ce ressort comique reposant sur le même schéma — l'attente solennelle, le pinçon, le chaos — fonctionne avec une efficacité croissante : la gifle au garçon d'honneur cède la place au « merde » lâché devant le curé. Le registre joue beaucoup sur l'écart entre la langue châtiée, presque cérémonieuse, du narrateur — « vous comportâtes », « derechef », « incontinent » — et la trivialité de ce qu'il rapporte, ce décalage produisant l'essentiel de l'effet comique. La conclusion, loin d'être une leçon morale, est d'une modestie savoureuse : la prochaine fois qu'on mariera Jeannette, on se passera de Tonton — sanction définitive, formulée avec la politesse pincée d'un faire-part.
Strophe 1
Tonton Nestor,
Vous eûtes tort,
Je vous le dis tout net.
Vous avez mis
La zizanie
Aux noces de Jeannette.
Je vous l'avoue,
Tonton, vous vous
Comportâtes comme un
Mufle achevé,
Rustre fieffé,
Un homme du commun.
Strophe 2
Quand la fiancée,
Les yeux baissés,
Des larmes pleins les cils,
S'apprêtait à
Dire "oui da !"
À l'officier civil,
Qu'est-c' qui vous prit,
Vieux malappris,
D'aller, sans retenue,
Faire un pinçon
Cruel en son
Éminence charnue ?
Strophe 3
Se retournant
Incontinent,
Ell' souffleta, flic-flac !
L' garçon d'honneur
Qui, par bonheur,
Avait un' tête à claque,
Mais au lieu du
"Oui" attendu,
Ell' s'écria : "Maman"
Et l' mair' lui dit :
"Non, mon petit,
Ce n'est pas le moment."
Strophe 4
Quand la fiancée,
Les yeux baissés,
D'une voix solennelle
S'apprêtait à
Dire "oui da !"
Par-devant l'Éternel,
Voilà, méchef,
Que, derechef,
Vous osâtes porter
Votre fichue
Patte crochue
Sur sa rotondité.
Strophe 5
Se retournant
Incontinent,
Elle moucha le nez
D'un enfant d'chœur
Qui, par bonheur,
Était enchifrené,
Mais au lieu du
"Oui" attendu,
De sa pauvre voix lasse,
Au tonsuré
Désemparé,
Elle a dit "merde", hélas !
Strophe 6
Quoiqu'elle usât,
Qu'elle abusât
Du droit d'être fessue,
En la pinçant,
Mauvais plaisant,
Vous nous avez déçus.
Aussi, ma foi,
La prochain' fois
Qu'on mariera Jeannette,
On s' pass'ra d'vous,
Tonton, je vous,
Je vous le dit tout net.