Trompe-la-mort
Analyse littéraire
Le refrain — « c'est rien que de la comédie, que de la parodie » — ne décrit pas seulement une attitude, il nomme explicitement le dispositif de la chanson : Brassens joue un personnage qui feint la vieillesse pour tromper le temps, ce « vieux goujat » et « calculateur impénitent » à qui il faut faire croire que la partie est terminée. Le trucage est minutieux : la neige dans les cheveux, le pas lent « d'un train de sénateur », la chasse abandonnée aux demoiselles, tout cela forme un déguisement délibéré, et non une plainte. La chute confirme la ruse : le « macchabée » enterré ne sera qu'une « fausse sortie », avant que le chanteur s'exhume pour saluer « sous les bravos » — la mort elle-même réduite à un coup de théâtre. Le sel de la chanson tient à ce que Brassens retourne le registre attendu du vieillissement — la mélancolie, le bilan — en pure farce jouée contre le temps, avec une vitalité revendiquée mot pour mot : « je trotte encore », « sacré gaillard », « toujours paillard ».
Strophe 1
Avec cette neige à foison
Qui coiffe, coiffe ma toison,
On peut me croire, à vue de nez,
Blanchi sous le harnais.
Eh bien, Mesdames et Messieurs,
C'est rien que de la poudre aux yeux,
C'est rien que de la comédie,
Que de la parodie :
Strophe 2
C'est pour tenter de couper court
À l'avance du temps qui court,
De persuader ce vieux goujat
Que tout le mal est fait déjà.
Mais dessous la perruque j'ai
Mes vrais cheveux couleur de jais,
C'est pas demain la veille, Bon Dieu !
De mes adieux.
Strophe 3
Et si j'ai l'air moins guilleret,
Moins solide sur mes jarrets,
Si je chemine avec lenteur
D'un train de sénateur,
N'allez pas dire : "Il est perclus"
N'allez pas dire : "Il n'en peut plus ",
C'est rien que de la comédie,
Que de la parodie,
Strophe 4
Histoire d'endormir le temps,
Calculateur impénitent,
De tout brouiller, tout embrouiller
Dans le fatidiqu' sablier.
En fait, à l'envers du décor,
Comme à vingt ans, je trotte encore,
C'est pas demain la veille, Bon Dieu !
De mes adieux.
Strophe 5
Et si mon cœur bat moins souvent
Et moins vite qu'auparavant,
Si je chasse avec moins de zèle
Les gentes demoiselles,
Pensez pas que je sois blasé
De leurs caresses, leurs baisers,
C'est rien que de la comédie,
Que de la parodie,
Strophe 6
Pour convaincre le temps berné
Qu'mes fêt's galantes sont terminées,
Que je me retire en coulisse,
Que je n'entrerai plus en lice.
Mais je reste un sacré gaillard
Toujours actif, toujours paillard,
C'est pas demain la veille, Bon Dieu !
De mes adieux.
Strophe 7
Et si jamais, au cimetière,
Un de ces quatre, on porte en terre,
Me ressemblant à s'y tromper,
Un genre de macchabée,
N'allez pas noyer le souffleur
En lâchant la bonde à vos pleurs,
Ce sera rien que comédie
Rien que fausse sortie.
Strophe 8
Et puis, coup de théâtre, quand
Le temps aura levé le camp,
Estimant que la farce est jouée
Moi tout heureux, tout enjoué,
Je m'exhumerai du caveau
Pour saluer sous les bravos...
C'est pas demain la veille, Bon Dieu !
De mes adieux.