Une petite Ève en trop
Analyse littéraire
Le refrain revient deux fois par couplet avec une insistance qui finit par ressembler à une supplique : « Personne pour m'aider à porter mon cœur gros » n'est pas une plainte abstraite, c'est une fatigue concrète, physique presque, que le narrateur ne sait plus porter seul. Ce qui rend la chanson attachante, c'est la façon dont Brassens joue sur deux registres sans jamais les séparer franchement : la tendresse sincère de « qui partag'rait ma joie et ma mélancolie » côtoie le trait comique de « jusqu'à froisser sa robe je pouss'rai le toupet », et l'un ne détruit pas l'autre. La référence à Adam et Ève n'est pas un ornement culturel : elle structure la chanson de bout en bout, de l'ouverture « je ne suis pas de la côte d'Adam » jusqu'à la chute « j'en suis plus à une côte près », où le narrateur solde le mythe avec un sourire. La prière finale au « Seigneur » prolonge ce jeu : le ton de la supplication religieuse est adopté avec un sérieux de façade qui rend la demande — une compagne dotée de « quelques appas » — d'autant plus drôle. Brassens ne dénonce rien, ne démontre rien : il chante un homme seul qui réclame sa part de chaleur, avec assez d'humour pour que la mélancolie passe sans peser.
Strophe 1
Bien que je ne sois pas de la côte d'Adam,
Je vis seul sur la terre et c'est débilitant,
Débilitant.
Au sein de mon foyer, pas l'ombre d'un grillon,
Jamais le plus léger frou-frou de cotillon,
Un amour de p'tite Ève avec de longs cheveux,
Qui filerait la laine assise au coin du feu,
Qui partag'rait ma joie et ma mélancolie,
Qui m'aiderait à faire et défaire mon lit.
Strophe 2
Personne pour m'aider à porter mon cœur gros...
Le ciel n'aurait-il pas une petite Ève en trop ?
Personne pour m'aider à porter mon cœur gros...
Le ciel n'aurait-il pas une petite Ève en trop ?
Une petite Ève en trop.
Strophe 3
Bien longues sont les nuits que l'on passe tout seul,
Le drap le plus douillet ressemble à un linceul,
À un linceul.
Et pour peu qu'on n'ait pas la nature d'un saint,
On se prend à rêver de la femme du voisin.
J'en ferai pas ma bonne et mon souffre-douleur.
Je ne la battrai pas, même avec une fleur,
Au plus de temps en temps, et sauf votre respect,
Jusqu'à froisser sa robe je pouss'rai le toupet.
Strophe 4
Personne pour m'aider à porter mon cœur gros...
Le ciel n'aurait-il pas une petite Ève en trop ?
Personne pour m'aider à porter mon cœur gros...
Le ciel n'aurait-il pas une petite Ève en trop ?
Une petite Ève en trop.
Strophe 5
J'ajoute à ce propos qu'il n'me déplairait pas
Qu'aux alentours du cœur elle eût quelques appas,
Quelques appas.
Quand les fruits du pommier ne sont plus de saison,
Heureux qui croque encore la pomme à la maison.
Par avance, Seigneur, je vous en remercie,
Donnez-moi vite une compagne, même si
De l'une de mes côt's il faut faire les frais.
Maintenant, j'en suis plus à une côte près !
Strophe 6
Personne pour m'aider à porter mon cœur gros...
Le ciel n'aurait-il pas une petite Ève en trop ?
Personne pour m'aider à porter mon cœur gros...
Le ciel n'aurait-il pas une petite Ève en trop ?
Une petite Ève en trop.