Vendetta
Analyse littéraire
Le refrain « vendetta, vendetta », répété après chaque couplet avec une régularité implacable, installe d'emblée un décalage comique : le mot solennel de la vengeance corse coiffe des offenses dérisoires, comme avoir prétendu que Tino et Napoléon « jouaient mal de l'accordéon ». Brassens construit sa chanson sur cette disproportion entre la cause minuscule et ses effets catastrophiques, chaque strophe aggravant un peu plus le désastre jusqu'au pilori des pompiers et aux femmes retirées de la circulation. Le sommet de l'édifice est la femme du pompier qui « court encore » après avoir été aiguillée vers l'hôpital Saint-Louis — la vengeance s'accomplit non par la violence mais par le ragot, arme infiniment plus efficace. L'enjambement « espèc' de con- / tagieux » concentre à lui seul le procédé : l'injure affleure sous le mot anodin, comme le commérage empoisonne sous couvert de renseignement. Ce que la chanson met en scène avec jubilation, c'est moins un code de l'honneur qu'une mécanique du commérage qui échappe à ses auteurs et laisse le narrateur seul avec ses pieds propres et ses espoirs déçus.
Strophe 1
Mes pipelets sont corses tous deux,
J'eus tort en disant devant eux
Que Tino et Napoléon
Jouaient mal de l'accordéon.
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.
Strophe 2
Fermement résolus d' se venger,
Mes compatriot's outragés,
S'appliquèrent avec passion
À ternir ma réputation.
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.
Strophe 3
Leurs coups de bec eurent c'est certain,
Sur mon lamentable destin,
Des répercussions fantastiques,
Dépassant tous les pronostics,
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.
Strophe 4
M'étant un jour lavé les pieds,
J'attendais la femme d'un pompier,
Sûr d'abuser d'elle à huis-clos,
J'avais compté sans ces ballots.
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.
Strophe 5
Comm' dans le couloir il faisait nuit,
Et qu'elle ne trouvait pas mon huis,
Elle s'adressa funeste erreur,
À ma paire de dénigreurs.
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.
Strophe 6
Ils répondirent : cet espèc' de con-
Tagieux-là, demeure au second,
Mais dès qu' vous sortirez d' chez lui,
Courez à l'hôpital Saint-Louis.
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.
Strophe 7
Alors ma visiteuse à corps
Perdu, partit et court encore,
Et je dus convenir enfin
Que je m'étais lavé les pieds en vain.
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.
Strophe 8
Mis au fait, les pompiers de Paris,
Me clouèrent au pilori.
Ils retirèrent par précaution
Leurs femmes de la circulation.
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.
Strophe 9
Et tout ça, tout ça, voyez-vous
Parce qu'un jour j'ai dit à ces fous,
Que Tino et Napoléon
Jouaient mal de l'accordéon.
Vendetta, vendetta,
Vendetta, vendetta.