Viens

Analyse littéraire
Le « Viens ! » répété d'une strophe à l'autre ne fonctionne pas comme un simple refrain : c'est une invitation qui se renouvelle et s'amplifie, entraînant la femme conviée dans une série d'actes de plus en plus librement désinvoltes, du simple abandon de sa « clef d'honneur dans la mare aux canards » jusqu'au chapeau melon transformé en ballon de foot. Le registre est celui d'une gaieté assumée, presque enfantine, qui désarme l'adultère de toute gravité : les maris absents ont « le front morne », le garde champêtre est une « brute » qu'on enverrait paître, et l'agent de police reçoit des pots de fleurs sur la gueule par la seule grâce du vent. Ce que Brassens oppose au mariage, c'est moins une doctrine libertaire qu'un programme concret de bonne humeur : pas de verrou sur la cassette, pas de solo de trombone imposé le soir, pas de « maquignonnage » sentimental cautionné par l'État. La chute finale, avec ses « clairs de lune en plein soleil » et ses « soleils nus en pleine nuit », couronne le tout avec une fantaisie poétique qui ne demande pas à être décodée mais simplement savourée, comme la chanson entière.
Strophe 1
Dans l’ombre des forêts
Y’a des endroits gentils,
En voyag’ d’intérêt
Les maris sont partis.
Les maris sont des gens au front morne
C’est l’moment ou jamais d’les égayer de cornes.
Strophe 2
Viens !
Pos’ ton fardeau
De bonn’s manières
Sur le gros dos
D’la cuisinière
Et jett’ la clef de ton honneur
Dans la mar’ aux canards.
Strophe 3
Viens !
Quand le printemps
Fou d’allégresse
Rôde, chantant
Sur nos tendresses
Il n’y a d’honnêt’ que le bonheur.
Vois le vent, le vent d’opérette
Ah ! Quel être intelligent
Qui des toits s’apprête
A foutr’ des pots de fleurs sur la gueul’ des agents.
Strophe 4
Mais oui, viens !
Sautons au cou
De l’hirondelle
Et laissons-nous
A tire d’aile
Conduire loin de la pudeur.
Strophe 5
Viens !
Si nous voyons
Sur un’ sal’ tête
Un chapeau m’lon
Qui nous embête,
Nous le flanqu’rons par terre pour
Jouer au ballon avec.
Strophe 6
Viens !
Si les gross’s roues
D’un véhicule
Coupent le cou
D’un’ renoncule,
Nous les crèv’rons avec amour.
Si cett’ brut’ de garde champêtre
S’avise de nous engueuler,
Nous l’enverrons paître
Ou bien nous le pendrons à un arbre isolé.
Strophe 7
Mais oui, viens !
Si des fruits mûrs
Douc’ment dépassent
Le haut d’un mur
Sous l’quel on passe
Nous leur prêt’rons notre concours.
Strophe 8
Viens !
J’ai pas trop d’trous
A mes chaussettes,
J’ai pas d’verrou à ma cassette,
J’n’ai d’ailleurs pas d’cassett’ non plus
Comm’ ton idiot d’mari…
Strophe 9
Viens !
J’te prendrai pas
Pour ma p’tit’ bonne
J’t’impos’rai pas
D’solo d’trombone
Le soir un’ fois le café bu.
De retour de maquignonnage,
Le sal cornard comprendra
Le désavantage
De fair’ estampiller son amour par l’Etat.
Strophe 10
Mais oui, viens !
Pour nous s’éveillent ,
Ô bonn’ fortune,
En plein soleil
Des clairs de lune,
En pleine nuit, des soleils nus.
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